Rencontre avec Romain Bouteille
Gérard Normand : Vous êtes auteur, metteur en scène, acteur...
Romain Bouteille :...accessoirement mais je suis aussi accessoiriste, bricoleur, fabricant de décors, de costumes et anarchiste!!!
G.N. : On vous dit un peu marginal dans cette profession, c'est volontaire ou c'est dû aux circonstances?
Romain Bouteille : De toute façon, les gens de théâtre savent quand on ne les aime pas et on ne m'a jamais proposé de faire partie d'un autre théâtre, alors c'est en même temps volontaire et en même temps pas volontaire, je fais mon boulot et je ne perds pas mon temps à essayer de monter une troupe.
G.N. : Pourtant vous avez eu des troupes?
Romain Bouteille : Oui mais c'était en anarchie, il n'y avait pas de patron, moi je n'enseignait à personne... quand un journaliste dit : “il a formé un tel, une telle“, c'est de la foutaise...
G.N. : Et pourtant, on entend souvent des acteurs dire qu'ils vous doivent beaucoup, alors ils inventent?
Romain Bouteille : Ils me doivent tout mais ils ne me rembourseront jamais. Ils préfèrent me devoir toute leur vie plutôt que de nier la dette un seul instant!! Ils ont besoin d'une caution culturelle quand ils ont comme Coluche un petit peu honte de leur fonction commerciale ou publicitaire, ils savent qu'ils ne sont pas seuls à faire leur succès, il y a toujours un groupe plus ou moins important qui y travaille pour un seul qui est sous les feux de la rampe. Alors il m'est arrivé de servir de caution intellectuelle. C'est pourquoi il ne faut pas se laisser griser quand on entend qu'on leur a tout appris, l'important c'est de vivre bien ce qu'on fait et pour rassurer tout le monde je peux vous dire que même sur le plan matériel, on gagne très bien sa croûte en anarchie! Parce que quand les gens se sentent tous patrons ils font attention à ce qui se passe, là ils commencent à ranger leurs accessoires, repasser leurs costumes, l'intérêt d'une équipe qui travaille en anarchie c'est que tout le monde est responsable de tout, c'est à dire que si un mec te fait mal tes lumières, la réponse automatique c'est “oui je les ai mal faites mais toi tu ne les à pas faites du tout...les lumières!“... il n'y a plus d'engueulades possibles, c'est prodigieux!!
G.N. : Vous êtes en train de me dire que l'anarchie c'est un monde de responsabilité ?
Romain Bouteille : Parfaitement, dès que quelqu'un est contraint d'obéir à un patron ou à un chef, il cesse d'être responsable, il fait son boulot, à l'heure il est parti et le reste ne le concerne pas. Il n'a plus de but, ça devient un suiveur.
G.N.: Alors une société d'anarchie c'est une société de gens éveillés ?
Romain Bouteille : Ah! Oui, c'est inimaginable la différence, pour vous donner une idée, un théâtre de 400 places dans le Marais, à l'Auberge de l'Aigle d'Or qui était une ruine, pour le reconstruire et le rendre accessible au public dans les normes de sécurité CM1500, Il a fallu 30 briques anciennes (300 milles francs, n.d.l.r.), c'est à dire le dixième de ce qu'il aurait fallu
si on n'avait pas été en anarchie, ça veut dire que l'anarchie évite de foutre en l'air les 9/10e du fric!!
G.N.: Votre théâtre en fait c'est une arme, un combat?
Romain Bouteille :...à oui, d'ailleurs quand vous aurez entendu le texte, c'est assez clair, c'est rigolo d'ailleurs, vous n'aurez plus de doute, mais je ne veux pas être un enseignant, je ne prêche pas, je veux juste enrayer le mécanisme, c'est mon boulot.
Propos recueillis par Gérard Normand